Avant-lecture de cet ouvrage de l'historien Guillaume Carnino, L'invention de la science, publié en 2015 au Seuil.
« La science a prouvé que… »
D’où nous vient cette idée selon laquelle la science serait garante du vrai ?
Médiateur scientifique de métier, je ne m'attendais pas (pour être honnête : si, un petit peu quand même) à me heurter aussi sèchement durant cette crise sanitaire à un mur de "défenseurs de la science" aussi dur.
En postulant leur sincérité et la mienne, comment expliquer que nous défendions, au nom des mêmes principes, a priori, des positions diamétralement opposées? C'est que l'expression "a priori" est le terme le plus important de la phrase. En réalité, la science est le contraire de la science. Ça a l'air de ne rien vouloir dire, mais c'est parce qu'il manque une définition aux mots. Et c'est quelque chose que la démarche historique m'a toujours semblé apporter : il faut des éléments de comparaison pour bien comprendre de quoi on parle, et les lieux communs (d'une époque, d'une communauté, etc.) ne sont pas forcément les lieux communs des autres. Tout doit être compris ici et maintenant, et rien n'est universel et éternel. "Le point de vue fait l'objet". En l’occurrence, "science" aujourd'hui ne veut absolument pas dire ce que "science" voulait dire au XVe siècle, par exemple. Et dans les premières pages de ce livre, Carnino évente le contresens que nous faisons aujourd'hui en citant Rabelais et son fameux "science sans conscience n'est que ruine de l'âme" : il ne voulait pas du tout dire ce qu'on pense qu'il a dit aujourd'hui.
Bref, la science? J'en ai donné une définition personnelle au moyen de différents articles dans l'année écoulée. Mais ma conception de la science n'est pas du tout celle des "défenseurs de la science" qui usent à tour de bras du registre : "la science a prouvé que". Dans ce cas, la science est en effet définie comme garante du vrai, du moins de la connaissance, de la compétence, de l'expertise, de la technicité ; et la "détenir" est un objet de pouvoir pour ne pas dire de domination. On sait, ou on ne sait pas. On peut savoir plus ou moins. Mais l'expertise (au moins présumée) détermine le rang social. Les ignares, idéalement, devraient ne pas avoir leur mot à dire. La science est en réalité l'instrument d'un despotisme éclairé, qui ne dit pas son nom, mais qui est bien tel. D'ailleurs, c'est la science qui règle le devenir scolaire puis professionnel des futurs adultes, et les envoie vers les classes dirigeantes ou ailleurs, par le biais de l'école chargée de produire l'illusion d'une démocratie. Il est parfaitement limpide de retrouver Jules Ferry comme acteur de l'invention de la science comme garante du vrai, puisque c'est également un des acteurs de l'invention de la fausse démocratie. C'est lui et ses amis du "centre-gauche" qui ont instauré un régime dit "républicain", pour sauvegarder les grands intérêts, et faire croire au petit peuple qu'il était libre ; en donnant à l'école et plus particulièrement aux instituteurs la mission en remplacement des curés d'enseigner aux pauvres la résignation sociale. Les curés disaient : "oui, tu es pauvre, mais tant mieux, car après, au Paradis, tu seras bienheureux" ; les instituteurs ayant pour mission de faire croire au mythe de l'élévation sociale : "oui, tu es pauvre, mais si tu travailles bien, tu seras un peu moins pauvre que ton père".
"La science a prouvé que" revient strictement a "Dieu a dit". C'est la traduction moderne de la même phrase. Le vrai et la morale en découlent.
A l'opposé d'une science comme outil de domination, je considère moi la science comme un outil d'émancipation. Une démarche, non pas réservée à une élite, non pas vouée nécessairement à l'expertise, une démarche qui traverse au contraire l'histoire de l'humanité avant même Homo sapiens (voir le rôle du pistage dans la naissance d'une démarche "scientifique" chez Morizot), qui ne cherche pas à déterminer le Vrai, mais au contraire à le remettre en question. La science, ici, c'est la formulation d'hypothèses, c'est la pensée spéculative, l'imagination, le renversement des idées reçues et établies. La science, c'est la démocratie ou l'anarchie (voir la démocratie chez les abeilles). Tout le monde peut et doit en faire. Tout le monde peut et doit se poser des questions, et c'est plus essentiel que de trouver des réponses. Les réponses périssent, toutes, avec le temps. Il n'y a donc pas lieu de se laisser impressionner par "la science a prouvé que".
Tout le week-end, les "défenseurs de la science", qui font habituellement la chasse aux prétendues "fake news" "anti-science", ont diffusé sur les réseaux sociaux une fausse nouvelle aussi fausse que stupide. Selon eux, Didier Raoult vient d'avouer dans une publication que l'hydroxychloroquine ne marche pas. En réalité, l'équipe de l'IHU a publié un article à propos de leur premier essai sur 42 patients, un effectif très réduit qui avait à l'époque permis de faire apparaître une différence significative pour leur traitement concernant la baisse de la charge virale. Cependant, sur ces 42 patients, il y a un nombre très restreint de morts, évidemment ; et donc, il est absolument impossible de montrer une différence significative du traitement sur la mortalité, ce qui est écrit dans l'article. Et tous ces "zététiciens", "anti-conspi", "chasseurs de fake news" et "défenseurs de la science" concluent que Didier Raoult avoue que son traitement ne marche pas. C'est ahurissant de ridicule. Mais, comme ils ont décrété dès le début du printemps que "la science a montré que HCQ ne marche pas et est dangereuse", ils ne peuvent faire marche arrière, et doivent se satisfaire que celui qu'ils ont qualifié de "gourou/escroc/charlatan" d'une secte populiste anti-science fasse son mea culpa. Voilà, pour eux, la boucle est bouclée, leur "science" est sauvée, celle qui savait avant même les études scientifiques comment il fallait protéger les petites brebis égarées.
Manque de chance pour eux, le cumul des études menées dans le monde entier sur HCQ montre qu'il y a environ 200 millions de fois plus de chances de gagner au loto que d'avoir raison en disant "HCQ ne marche pas". En effet, avec près de 200 études, il y a environ 1 chance sur 1 quadrillion qu'un traitement inefficace donne d'aussi bons résultats. Ce n'est pas demain matin que Didier Raoult va devoir faire son mea culpa. Donc, avant d'écouter les diatribes d'Axel Kahn, Thibault Fiolet et autres, il suffit de leur demander la preuve qu'ils ont gagné 200 millions de fois au loto : c'est à partir de ce moment-là seulement qu'ils auront regagné la crédibilité qu'ils ont perdue. Ça laisse de quoi voir venir.
Leur science paternaliste et moraliste jette par-dessus bord le doute, la mise en question, la pensée critique. Leur laisser le terrain libre présente le risque de voir le public jeter le bébé (la science) avec l'eau du bain (ses prêtres).
Retour, dans quelques jours, après lecture du livre.
2020 n'aura pas été que l'année épouvantable Covid-19 et de son corollaire non indispensable d'une stratégie politique en réponse à cette crise sanitaire nous ayant emmené directement en République d'Absurdistan.
Entre temps, une phrase toute bête sur wikipedia avait attiré mon attention : "Les abeilles ont un mode de vie à tendance anarchique d'intelligence collective pour parvenir à un consensus." Je partage plutôt la définition de l'anarchie donnée par Noam Chomsky qui consiste à dire (tant pis si je trahis sa pensée) face à une autorité (généralement auto-proclamée) : "justifie-toi" ; et, dans l'hypothèse (vraisemblable, pour ne pas dire probable) où cette autorité ne parviendrait pas à se justifier, à la renverser. Selon moi toujours, il s'agit également de la définition de la pensée critique, de la science, et de la démocratie. Dure leçon que de constater que les abeilles, Apis mellifera, ces si petits insectes, sont plus scientifiques, critiques, démocratiques et anarchiques que nous, Homo (auto-proclamé, justement) sapiens... Bon. Qu'en est-il vraiment? Ce livre est particulièrement éclairant sur le sujet.
Déjà, c'est un grand livre, un livre exceptionnel. Je n'ai pas souvenir d'en avoir lu des comme ça. L'auteur partage, au milieu de ses exposés scientifiques, de sa joie, du plaisir qu'il prend à s'arracher les cheveux pour les couper en 4. On sent sa passion du début à la fin, passion de faire des sciences, passion des abeilles également. C'est difficile, terriblement difficile, de faire des sciences. L'auteur raconte comment émergent ses hypothèses, comment il doit mettre en place un protocole expérimental pour les vérifier, et à quel point c'est difficile sur le terrain. Mais il aime ça, et c'est extraordinaire. L'auteur raconte également comment sa soif de connaissance du mode de vie des abeilles, et son amour des abeilles, le pousse également à des expériences parfois cruelles (ô combien) pour ces abeilles. Est-ce bien raisonnable et éthique de faire ces choses? Enfin, si ce travail et cette passion lui appartiennent, il ne néglige personne ayant permis de le faire avancer, et il nomme et vante les mérites de tous ses collègues, sans que cela ne soit joué ni feint. La science, c'est le gai savoir sans cesse en construction.
Bien. Venons-en au fait. Le problème résolu (au moins en partie) dans ce livre est le suivant : comment un essaim d'abeilles prend-il la décision de s'envoler pour son nouveau logis, en sachant qu'il s'agit d'une décision de vie ou de mort pour l'essaim tout entier? La réponse est stupéfiante : la décision est prise démocratiquement, et est aussi consensuelle qu'efficace.
Résumons. Certaines des butineuses, attirées par les fleurs colorées et ayant bien mangé, deviennent en quelques sortes des expertes de la recherche, et transposent leur expertise en recherche non plus de fleurs colorées mais de gîtes dans une cavité sombre pour y installer l'essaim. Elles deviennent des "éclaireuses". L'essaim suspendu à une branche, en attente d'un gîte, les éclaireuses parcourent des distances faramineuses pour en trouver un qui conviennent. Les éclaireuses ayant trouvé un gîte qui pourrait convenir reviennent à la surface de l'essaim et signalent leur découverte. Le fait qu'elles indiquent la direction et la distance du site par leur "danse frétillante" est assez connu. Qui plus est, elles en indiquent également la qualité, par le nombre de cycles de danse qu'elles font. Les éclaireuses ayant dansé, d'autres éclaireuses à la surface de l'essaim vont inspecter les sites, et, si elles sont convaincues, reviennent également danser les louanges du site en question. Le "miracle" est donc là qu'un petit pourcentage de l'essaim inspecte, fournit des informations à l'essaim et que, à un moment donné, tout l'essaim va partir comme un seul homme, dans une seule et unique direction, qui se trouve être quasiment à chaque fois le meilleur des sites annoncés par les éclaireuses.
Je ne rentre pas dans les détails, il faut lire le livre. Cependant, certains points soulèvent des questions très importantes de mon point de vue. Par exemple, celui de l'effacement de l'opposition. Une éclaireuse ayant découvert un site qui convient va aller le danser à l'essaim. Elle retournera au site, puis à l'essaim, et ainsi de suite. Cependant, elle va arrêter, et assez rapidement, de danser les louanges du site qu'elle a découvert, qu'il soit de grande qualité ou pas. Conséquence : la promotion de ce site n'est plus assuré que par les éclaireuses qui ont vu sa danse et sont allées elles-mêmes en inspection. Cela permet une vérification de l'information, d'une part, et d'atteindre le plus efficacement possible la décision consensuelle. Il s'agit là d'une différence fondamentale avec notre fonctionnement à nous, et l'autre convoque avec humour Max Planck qui disait : "une nouvelle vérité scientifique ne triomphe point en convaincant ses adversaires, mais plutôt parce qu'ils finissent par mourir ; la nouvelle génération arrive avec le bénéfice de cette connaissance". En effet, les scientifiques (et les êtres humains en général) rechignent à abandonner leurs idées, et les défendent jusqu'à leur mort. Cela retarde l'adoption des idées nouvelles. Les abeilles, elles, abandonnent d'elles-mêmes de défendre leurs positions, et cela très rapidement ; et c'est précisément ce qui les aide à prendre des décisions consensuelles et efficaces. Étonnant, non?
Thomas D. Seeley achève son livre en essayant d'expliquer en quoi les communautés humaines pourraient s'inspirer du processus décisionnel démocratique des abeilles. Il ne s'agit pas, évidemment, d'idéaliser. Simplement de prendre acte que les décisions prises par nos communautés (par exemple en République d'Absurdistan) ne sont pas toujours (voire jamais) consensuelles ni efficaces, et il faut bien explorer des hypothèses pour y remédier. Il l'a, manifestement, pratiqué avec ses collègues, avec succès.
avoir un groupe d'individus ayant un respect mutuel et des intérêts en commun. C'est déjà là que le bât blesse dans les communautés humaines : ce n'est pas le cas. Il faut que ça le soit, et cela renvoie aux questions de souveraineté et subsidiarité... à quel niveau doivent être prises les décisions?
chercher à ce que le leader n'influence pas la réflexion du groupe. La Reine, bien que condition sine qua non de l'existence de l'essaim, est sans effet aucun dans la prise de décision de l'essaim.
chercher des solutions diverses. Il faut beaucoup d'options différentes, et le groupe a là une supériorité évidente sur l'individu, à condition que le groupe admette la diversité des solutions, et n'écarte pas a priori les solutions "minoritaires" ou "farfelues" etc.
rassembler les connaissances par un débat, et parvenir à un jugement collectif dénué de pression des pairs
utiliser le quorum pour une décision rapide, précise et solidaire. Atteindre le consensus serait courir le risque de perdre trop de temps pour prendre la décision, et si les points précédents sont respectés, le quorum sera systématiquement pertinent.
Parvenir à la prise de décision est un enjeu vital pour l'essaim, et le processus de décision des abeilles a donc été sélectionné par 30 millions d'années d'évolution. Pour notre part, il me semble que nous sommes bien loin de ce niveau de démocratie...
Petit point sur la mortalité, pour remettre quelques fables pour enfants, largement répandues, à leur place :
il s'agissait d'une pandémie digne d'être comparée à la grippe dite espagnole de 1918-1919
notre pays a fait tout ce qu'il fallait pour y répondre
le confinement a sauvé des millions de personnes
Bien.
Voici le nombre de morts dans le monde : ici. La prudence doit être totale par rapport aux chiffres attribués au Covid-19, tant sur le nombre de cas (question de la fiabilité des tests, et disparité des politiques de tests selon les pays ou au cours de l'épidémie) que sur le nombre de morts (morts attribués au Covid-19 alors que ce n'est pas forcément le cas, et inversement, morts à domicile passés inaperçus). Par ailleurs, le nombre de facteurs influant est tellement important qu'il est difficile d'en tirer une analyse cohérente.
Tout de même : les 10 pays qui comptent le plus de morts par million d'habitants sont tous des pays "occidentaux" : Europe et Etats-Unis. Il faudra du temps pour faire la part des choses (pyramide des âges, densités de population, modes de vie, stratégies politiques et sanitaires, etc.), mais il est pour le moins incongru de se féliciter d'être les moins performants au monde.
Au classement de la létalité (nombre de morts sur nombre de cas), il semble que la France puisse carrément crier "Cocorico!" même si le Yémen la concurrence. Mais ceci est trop dépendant de la politique de tests pour être vraiment pertinent : si on ne teste personne, on arrive à 100% de morts évidemment. C'est toutefois un bon indicateur de la faiblesse de la réaction politique.
Pour la France : sont annoncés à ce jour 29 410 morts dont 19 126 en hôpital. Il est intéressant de comparer avec l'Allemagne qui affiche 8 008 morts, tout en ayant des facteurs démographiques a priori plus propices à une forte mortalité (plus grande part de +65 ans, plus forte densité). La France compte donc 4,3 fois plus de morts que l'Allemagne, et si le pays avait été aussi performant que l'Allemagne, ce sont 22 577 morts qui auraient été évitées. Si on est plus sévère et qu'on compare avec la Corée du Sud, pourtant frappée avant nous, et ses 277 morts : la France compte 83,4 fois plus de morts, et avec un niveau de performance équivalent à la Corée du Sud, ce sont 29 058 morts qui auraient été évitées en France. Vous remarquerez qu'aucun Décodeur du Monde n'est arrivé pour questionner la "fake news" présidentielle sur la bonne gestion de la crise. Mais tout va bien, puisque la seule arme gouvernementale dans cette crise, à savoir le paracétamol, va voir sa production relocalisée (elle, mais pas les autres), ce qui nous permettra d'être aussi performants la prochaine fois.
Pour autant, malgré une stratégie déplorable dont les causes sont pour certaines anciennes (destruction de toute capacité industrielle, destruction de l'hôpital public, ...), et pour d'autres plus actuelles (composition du conseil scientifique, choix d'une stratégie de grands essais pour valider un médicament fantôme au détriment du soin, confinement aveugle inefficace, ...), y a-t-il eu en France une surmortalité qui justifie (au moins a posteriori) à la fois la campagne de peur médiatique et les mesures inédites adoptées sans preuves et assurément destructrices ?
D'après les chiffres publiées par l'INSEE, nous avons du 1er janvier au 31 mai 289 911 morts en France. Là, il faut faire un petit travail par rapport aux mortalités des années précédentes pour comparer ce chiffre à celui d'une mortalité attendue (en fonction de l'augmentation de la population, et en fonction de l'augmentation de la mortalité quasiment 3 fois plus rapide que la première). Cela donne comme résultat une surmortalité pour cette période de 7,67%, soit 20 660 morts en plus qu'attendues. Ce qui signifie que si nous avions su réagir au niveau de l'Allemagne, il n'y aurait aucune surmortalité en France par rapport à ce qui était attendu sur la période janvier-mai 2020. Rappelons qu'au niveau mondial, nous en sommes à 433 000 morts, ce qui est beaucoup, mais reste dans les estimations de l'OMS concernant le nombre annuel de victimes de la grippe saisonnière (très faible cette année, qui peut aller jusqu'à 650 000 morts). Nous sommes loin des modèles apocalyptiques qui prédisaient des millions de morts et qui ont servi de justification à des politiques inédites et basées sur aucune preuve scientifique d'efficacité. Des modèles qui se justifient eux-mêmes dans des articles plus proches de la magie que de la science, mais qui sont pourtant publiés dans la revue Nature. On ne trouve pas de "zététiciens" ni de champions de l'esprit critique pour analyser ce genre de supercherie affublée d'un prestigieux label "scientifique".
Dernier point sur l'efficacité du confinement justement :
il est intervenu alors que le pic de mortalité était déjà virtuellement dépassé au 11 avril (entre l'infection et l'arrivée à l'hôpital, il y a environ 6-14 jours, et encore 18-19 jours en moyenne avant la mort, et souvent plus longtemps comme l'indique la courbe de mortalité à décroissance lente)
contrairement à un confinement dont on pourrait supposer une utilité (à la Chinoise : transports en commun fermés, on livre les repas, on teste les gens tous les jours, masques pour tout le monde dehors), il a surtout consisté ici à empêcher d'aller en forêt ou sur une plage déserte (risque de contamination = 0) tout en laissant les lieux type métro où le risque est le plus fort ouverts (sans masque et sans test donc avec des gens contagieux qui l'ignorent). S'il a pu réduire le nombre de contacts, il n'est pas du tout certain qu'il l'ait réduit d'un facteur plus important qu'il n'a augmenté la probabilité de transmission entre personnes confinées (chez elles, dans le métro, etc).
dans plusieurs pays, les travailleurs essentiels donc non confinés ont été moins infectés que les travailleurs "non essentiels" donc confinés
de 40 à 70 % de la population aurait été immunisée avant même le début de l'épidémie (immunité croisée, notamment pour les plus jeunes exposés à d'autres coronavirus) et aurait donc été confinée pour rien
il est strictement impossible de placer sur n'importe quelle courbe épidémique de n'importe quel pays une date où on trouve un impact du confinement : il n'y a aucun infléchissement de courbe, ni au moment du confinement, ni au moment du déconfinement. Il n'y a que des courbes classiques, plus ou moins étalées, que les pays aient confiné un peu, beaucoup, pas du tout, à la folie, tôt ou tard.
il faut donc autre chose pour en mesurer l'impact que des incantations magiques du style : "nous avions prévu des millions de morts, elles n'ont pas eu lieu, c'est grâce au confinement". C'est plus probablement parce que vos prédictions étaient fausses. Rien n'ayant jamais été apporté comme preuve d'efficacité d'un confinement aveugle, c'est aux confineurs de prouver ce qu'ils avancent et pour le moment, nous ne voyons rien venir.
A la veille du déconfinement, et en attendant la 2e vague promise depuis-des-mois-mais-Soeur-Anne-ne-voit-jamais-rien-venir, quelques premiers éléments de bilan à propos de cette crise. D'abord, Comment allez-vous? Très bien, merci, comme vous voyez!...
Emergence de la maladie
Après l'apparition des premiers éléments (Chauve-souris => Pangolin => marchés de Wuhan) ont été émises des hypothèses impliquant le laboratoire P4 de Wuhan.
les connaissances sur l'origine du virus étaient alors très limitées, et pour cause, et il m'a semblé inutile de creuser de sujet, qui d'ailleurs peut donner des informations intéressantes après la crise pour limiter le risque que cela se reproduise, mais pour gérer la crise en question, je ne voyais pas bien... Donc : "Laissons avancer les choses, et on garde ce sujet pour après."
en revanche, la manière employée par les médias d'une part, et les scientifiques qui sont intervenus dans ce débat d'autre part, pour éliminer ces "élucubrations complotistes" m'a dérangé tout de suite. L'emploi du taser idéologique "théorie du complot" est l'une des dernières armes médiatiques contre les "réseaux sociaux" (c'est-à-dire les gens qui pensent et qui s'expriment, ce qui est "normalement" réservé au monde médiatique). Cette épidémie médiatique est certainement encore dans sa phase exponentielle, mais un jour elle s'effondrera d'elle-même.
Principe de base : plus une hypothèse avancée paraît "extraordinaire", plus c'est à la personne qui l'avance d'en fournir les preuves.
Exemple : "Je pense qu'il y a une armée de Tigres du Bengale en orbite, armés jusqu'aux dents, et qui attend le bon moment pour envahir la Terre et nous tuer tous." Ce n'est pas à vous de démontrer que j'ai tort (et je déconseille fortement de se lancer dans pareille entreprise), c'est à moi de prouver que j'ai raison. Ce faisant : vous ne risquez pas d'être contredit par quelque chose que vous n'aviez pas prévu (dans ce cas, on est d'accord, c'est peu probable), vous laissez une place à l'esprit critique et à l'ouverture d'esprit, vous me faîtes travailler moi (soit j'abandonne et mon hypothèse dépérira d'elle-même, soit je persiste et alors je progresserai dans mon analyse de la situation). En revanche, si vous vous chargez de prouver l'impossible, avec des arguments plus ou moins convaincants comme "il est impossible que des tigres soient en orbite", vous n'êtes pas à l'abri qu'on déniche une photo en mauvaise lumière d'un Thomas Pesquet quelconque déguisé en tigre pour le carnaval, et qui pourrait alimenter mon hypothèse délirante. C'est entrer dans un jeu souvent inutile et absurde. Et entrer dans ce jeu semble pousser à l'utilisation d'arguments d'autorité, irrecevables, ou à jeter bébé avec l'eau du bain (théorie du complot = scepticisme = doute ; donc le doute est néfaste, la Science a raison, point). De mon point de vue, c'est très mauvais.
Application à ce qui nous occupe : l'hypothèse d'une fuite, accidentelle ou non, d'un virus depuis le laboratoire de Wuhan est depuis le début plausible. Plausible ne veut pas dire probable, et encore moins certaine. La presse, en quelques semaines, est passée vis-à-vis de cette hypothèse de "élucubrations complotistes" à "il y a des problèmes avec les Chinois" puis à "hypothèse plausible". Sans qu'aucun élément nouveau ne soit apparu, si ce n'est les déclarations de l'administration américaine. C'est ridicule, et au vu de l'expérience (armes de destruction massive irakiennes pour ne prendre que cet exemple), j'aurai pour ma part plutôt tendance à faire le chemin inverse : d'hypothèse plausible, elle devient plus raisonnablement une manipulation grossière. Mais attendons que nos "amis" US apportent leurs preuves... En revanche, les scientifiques qui ont utilisé la cape de protection "La Science dit que c'est impossible" ont été imprudents, et ont travaillé avec ce genre de comportement contre le doute méthodologique, ce qui est catastrophique.
Ensuite, il s'agira effectivement d'analyser ce qui s'est passé, et de le mettre en perspective avec ce qu'on sait déjà des enjeux liant santé (humaine et animale) et biodiversité. Voir sur ce sujet la lecture récente. Pour en tirer des informations capables d'orienter nos décisions politiques (ce qui n'a pas été fait jusque-là).
Enfin, la question de l'émergence de la maladie pourrait dire des choses des risques de retrouver notre ami qui nous veut du bien SARS-Cov2 à l'automne prochain. Certaines hypothèses jugent cela peu probable du fait que le réservoir est constitué d'animaux sauvages : les contacts sont moins fréquents qu'avec des animaux domestiques ; et le fait est que la transmission de parasites d'animaux sauvages à l'humain arrive mais est rare. D'autres hypothèses tablent sur son retour probable, mais je n'ai pas lu d'arguments pour étayer. A suivre...
La diffusion mondiale et la gravité du Covid-19
Sur la diffusion
Premièrement, je n'ai pas cru, pour avoir lu et écouté différents avis sur la question, à la diffusion mondiale de cette épidémie. On nous explique en effet qu'une épidémie est généralement liée à un écosystème, et que la plupart du temps, les cas importés dans d'autres écosystèmes ne provoquent pas de cas secondaires car le parasite ne trouve pas alors les conditions pour se développer. Et à l'appui de cette hypothèse, se rappelait à nous le souvenir d'un nombre assez important de crises mondiales annoncées et qui n'eurent pas lieu. En l'occurrence c'était une erreur, et manifestement les zones climatiques tempérées étaient toutes propices à une diffusion de cette épidémie. Peut-être même les conditions de développement n'étaient-elles pas optimales en Asie, mais bien plutôt en Europe ou aux Etats-Unis : c'est une hypothèse que je ne base sur rien d'autre qu'une intuition, et que je ne veux pas écarter pour le moment car elle pourrait atténuer la charge à mener contre le bilan stratégique en Europe et plus encore en France, et on verra que la charge va être violente. Il faut garder à portée de main les objections à ce qu'on pense.
Sur la gravité
Concernant la gravité de la maladie Covid-19, en revanche, tout se passe semble-t-il comme prévu : à savoir que les premières données sont terribles (on ne détecte rien, tous les cas semblent donc mortels), les modèles et "prédictions" sont catastrophistes. Souvenons-nous que pour la grippe aviaire en 2005, Neil Ferguson avait prédit jusqu'à 200 000 millions de morts, se trompant ainsi de 6 zéros! Cela ne l'a nullement empêché, malgré d'autres prédictions catastrophistes non vérifiées, de devenir pour le Covid-19 le "Monsieur confinement" (qu'il n'aurait pas respecté, ce qui l'oblige à démissionner). Il est très facile, en manipulant des modèles exponentiels, d'arriver à des chiffres démentiels. J'entends bien qu'il serait désastreux politiquement de minimiser un risque, et de devoir ensuite assumer un bilan bien plus lourd ; alors que partir de prédictions alarmantes et afficher un bilan moindre est plus agréable. Donc, dans notre configuration politique, les prédictions seront toujours pires que ce que à quoi on peut raisonnablement s'attendre. Mais, nous citoyens, ne devons pas céder à cette panique diffusée par rouleau-compresseur médiatique. La "prédiction" de Ferguson en 2005 était la suivante : la grippe dite espagnole en 1918 ayant fait 40 millions de morts, et la population mondiale ayant depuis été multipliée par presque 6, on peut s'attendre en 2005 avec la grippe aviaire à presque 200 millions de morts. Cette prédiction était gratinée pour ne pas dire complètement débile : la grande majorité des morts de la grippe espagnole sont décédés de surinfection bactérienne (en l'absence d'antibiotiques à l'époque) et le contexte au sortir de la guerre n'avait rien à voir avec celui en 2005.
Il n'est pas toujours évident de déconstruire ces discours, surtout qu'ils arrivent avec le vénérable habit scientifique. C'est un autre principe de base : ce n'est pas parce qu'une étude est scientifique qu'il faut en tirer une "vérité scientifique". Les connaissances scientifiques se construisent petit à petit, par amendements et réfutations des savoirs précédents, et émergence de nouveaux questionnements qui appelleront d'autres études, et ainsi de suite. C'est le contraire d'une Vérité révélée et immuable, or le caractère scientifique d'une étude sert beaucoup trop souvent d'argument d'autorité, se confondant parfois avec une sorte de religion scientiste.
Donc, les modèles prédictifs étaient faux, ce qui était prévisible, et on se retrouve avec une maladie d'une gravité apparemment comparable à celle de la grippe saisonnière. Le mot est lâché! Dans l'imaginaire collectif, il suffit de se moucher 2-3 fois et on a fait une "grippette"... C'est vraiment la maladie la moins grave du monde. Cette vision est très éloignée de la réalité, puisque l'OMS annonce jusqu'à 650 000 morts par an dans le monde de la grippe saisonnière, qui n'est pas du tout anodine. Covid-19 : 250 000 morts. Donc, pour le Covid-19, les estimations actuelles sont à 0,2-0,3% des infectés qui meurent. Quant à la contagiosité, elle semble finalement assez faible aussi puisque les estimations actuelles sont à 3% de la population des pays touchés. Conclusion : ces modèles prédictifs doivent nous alarmer (et pousser à la préparation politique), mais ne doivent pas être pris pour argent comptant ni susciter un affolement délirant.
Sur la mortalité
Les chiffres ne parlent pas tout seuls. Les chiffres doivent toujours être mis en perspective. Sinon, on peut leur faire dire tout et son contraire. Il est très facile de brandir un chiffre brut et d'en conclure n'importe quoi. De mon point de vue, il sera très important d'avoir un bilan aussi précis que possible, afin de pouvoir évaluer la mortalité due au virus, et la distinguer de celle due à la stratégie adoptée pour y faire face.
Les décodeurs du Monde, par exemple, font une analyse à prendre avec de belles pincettes. Leur idée est de prendre le nombre de morts sur la période 2000 - 2020, et de constater que la mortalité est 31% plus forte sur la période qui les intéresse (1er mars - 17 avril) en 2020 que la moyenne 2000-2019. Ce qui n'apporte pas grand-chose, et je vois déjà 5 objections importantes à une telle présentation des choses :
un important facteur de mortalité est la grippe saisonnière, d'une ampleur très variable selon les années, et qui frappe à des dates différentes également. Ainsi, regardez les courbes 2015, 2017, 2018, qui affichent des pics plus tôt dans l'hiver qu'en 2020. Limiter la recherche à la période impliquant le Covid-19 pose donc problème, d'autant plus que le profil des victimes est sensiblement le même que celui de la grippe saisonnière : si la grippe saisonnière avait été aussi forte que d'autres années en 2020 en janvier ou février, on aurait un pic préalable et donc un pic "Covid-19" plus faible. Il est donc pertinent de comparer la mortalité sur toute la période "hivernale", celle-ci devant s'étendre au mois de mai puisque le Covid-19 a frappé plus tard. On aura toutes les données plus tard
ils admettent une limite à leur travail : la population augmente, il est donc logique que d'une année sur l'autre, le nombre de décès augmente. Les courbes auraient donc plus de sens en nombre de morts par 1000 habitants. Entre 2007 et 2018, la population a augmenté en moyenne de 0,46% par an. Sur une période 2000-2020, ce n'est pas négligeable
ils oublient un facteur encore plus important : d'après l'INED, le nombre de décès, depuis le début des années 2000, est en augmentation, et cela devrait durer jusqu'aux années 2060. C'est le fait notamment de la "disparition" des classes "creuses", et de l'arrivée progressive des classes "baby boom" à des âges de plus fortes probabilité de mortalité. Toujours sur la période 2007-2018, le nombre de décès a augmenté en moyenne de 1,26% par an. C'est-à-dire que le nombre de décès augmente 2,76 fois plus vite que la population. Là encore, si on considère la période 2000-2020, ce n'est pas négligeable du tout. Il faut tenir compte de l'augmentation prévisible de la mortalité d'une année sur l'autre.
prendre les données de mortalité générale est pertinent pour se débarrasser de la (grande) incertitude sur la mortalité estampillée Covid-19 (aussi bien ceux comptés en trop que ceux pas comptés), mais il ne faut pas amalgamer la mortalité due au virus et la mortalité liée au confinement. Or, si le confinement a eu des effets de diminution de mortalité (accidents de la route, pollution, ...), il en a aussi nécessairement eus d'augmentation de mortalité (dépressions, difficulté d'accès aux soins, voire augmentation de la transmission de virus au sein des familles ou zones très densément peuplées, ...).
par ailleurs, il ne faut pas rendre le virus responsable d'une mauvaise stratégie politique. Les facteurs climatiques et démographiques sont exclus pour expliquer une différence entre l'Allemagne et la France. Or, l'Allemagne compte 5,5 fois moins de morts par million d'habitants que la France. Le virus ne saurait en être responsable, mais bien plutôt le manque de tests, de masques, de capacités hospitalières, etc. L'Allemagne étant un pays plus dense et plus âgé que la France, les mêmes causes (SARS-Cov-2) devaient provoquer les mêmes effets : le surplus est du à nos choix politiques.
En tenant compte de ces facteurs correctifs, avec les chiffres INSEE, cela donne du 1er janvier au 31 mars 2020 environ 4000 morts de plus qu'attendus soit 2,4% de plus que prévu. Il est évident que le surplus aura lieu surtout au mois d'avril, mais les données sont encore incomplètes et s'arrêtent au 20 avril. On verra le travail d'affectation une fois les données plus complètes disponibles. Mais il faudra bien faire ce travail, puisque politiquement, ils vont tout tirer dans le sens de la catastrophe naturelle face à laquelle on ne pouvait rien faire, sauf ce qui a été fait (confinement) et qui aurait permis de sauver 60 000 personnes (on y reviendra). Il s'agira de ne pas se laisser raconter des fables.
Stratégie d'atténuation = laisser se diffuser le virus, mais de manière contrôlée et en en protégeant autant que possible les personnes vulnérables (identifiées assez vite). L'objectif est d'une part de pouvoir faire face en matière de soins, et d'autre part de permettre une immunité collective à 60% de la population atteinte, et avoir ainsi éradiquer le risque épidémique à long terme. Choix des Pays-Bas (à ce jour 297 morts / million d'habitants).
Stratégie de suppression 1 = confinement de toute la population. Adoptée très vite par la Chine (à ce jour 3 morts / million d'habitants), mais beaucoup plus tardivement par des pays comme l'Italie, l'Espagne, la France (pays entre 386 et 543 morts / million d'habitants)
Stratégie de suppression 2 = dépistage massif et au plus vite des individus infectés dans les zones à risque + mise en quarantaine, sans confinement de toute la population. Adoptée par la Corée du Sud (5 morts / million d'habitants)
L'atténuation est donc supposée favoriser une immunité collective. Dans la mesure où les personnes à risques sont bien identifiées (c'était le cas très tôt) et où le pays a les moyens de les protéger (sur ce point, en tout cas en France, il était clair que non), cette option parait raisonnable. Mais je vois au moins deux incertitudes majeures :
on ne sait pas vraiment (aujourd'hui le 8 mai) si les infectés sont immunisés, le pari est donc risqué
on ne sait pas si le virus sera à nouveau présent la ou les saisons prochaines, le pari n'aura donc peut-être servi à rien
Alors, mieux valait la stratégie de suppression? Les pays engagés clairement et tôt dans ces stratégies ont de meilleurs résultats. Mais dans l'hypothèse où le virus revient, il faudra à nouveau mettre en œuvre une stratégie extrêmement coûteuse socialement et économiquement, ce qui finirait par être suicidaire. Sauf si un vaccin arrive, mais comme on n'est déjà pas certains d'être immunisés après infection, le pari d'un vaccin semble assez osé pour le moment. La plupart des épidémies se comportent apparemment de la même façon,
font une courbe en cloche et disparaissent, car saisonnières, en dépit
de toute notion d'immunité collective d'ailleurs. Mais, peut-être que
dans 1 an, on dira que les Pays-Bas ont eu raison, parce que l'hiver
2021 aura été pire que le 2020.
Finalement, on en arrive à la conclusion qu'on ne sait pas quelle sera la meilleure réponse avant de l'apporter. On peut toutefois cerner le débat : le plus probable reste qu'une épidémie se comporte comme la plupart des précédentes. D'autre part, on peut mesurer les capacités à y faire face.
Par exemple, la Corée du Sud a démontré ses capacités à faire face, en sachant notamment dépister très tôt les infectés, et détecter au plus vite les zones à risque. La Chine également, a su mettre en place son option très rapidement, rendant le confinement efficace.
Alors, confinés pour rien?
Le gouvernement s'est appuyé sur une étude de l'EHESP pour estimer que le confinement aurait sauvé 60 000 personnes. Encore une fois, ne pas prendre pour "vérité scientifique" une étude scientifique. Un article analyse deux études qui vont à l'encontre de celle de l'EHESP. Ce travail donne des arguments à ceux qui défendaient la position qu'il ne fallait pas confiner toute la population, et notamment donc celle de Didier Raoult que j'ai relayée car elle me paraissait pertinente. La Chine n'a pas eu d'autre choix que de confiner toute la province, mais après la Chine, nous avions un coup d'avance et pouvions procéder autrement. La Corée du Sud l'a fait, notamment. En France, Olivier Véran lui-même expliquait avant le confinement que... c'est le confinement qui favorise la transmission du virus. Hypothèse pas absurde du tout, en réponse à la saisonnalité des épidémies qui n'est pas vraiment comprise par les spécialistes et qui ne semble pas complètement liée à la chaleur, ni aux rayonnements UV, mais peut-être aussi et surtout à la saisonnalité de nos comportements : avec l'arrivée des beaux jours, nous ouvrons les fenêtres, nous passons plus de temps à l'extérieur, et sommes donc soumis à des parasites en bien plus faible concentration que dans un air "confiné". Le confinement augmente donc certainement la probabilité de transmission, et pour qu'il ait un effet, il faut qu'il diminue d'un facteur plus important le nombre d'interactions individuelles. C'est loin d'être certain.
Bon. Un argument qui va à mon avis dans le sens d'une faible utilité du confinement : c'est la forme de la courbe épidémique en France.
Le confinement ayant débuté mi-mars, ne peut donc pas avoir eu d'effet sur la phase croissante de l'épidémie. On devrait donc avoir une courbe asymétrique avec une décrue plus lente que ne l'a été la croissance : plus la décrue est lente, plus cela veut dire qu'on a abaissé le pic et aplati la courbe. Or, la courbe française est quasi-symétrique, si on lisse les effets de prise en compte statistique des cas et épouse quasiment parfaitement la courbe attendue en rouge. D'ailleurs, vient justement corroborer cette hypothèse la mise en place tardive du confinement : il est bien évident que plus tôt il est mis en place, plus il aura d'effet.
Autre hypothèse, qui me vient en comparant avec la courbe de Grande-Bretagne, bien plus asymétrique, et/ou aplatie (il est peut-être un peu tôt pour le dire) : les mesures prises ont peut-être été plus progressives en France (plus importantes au début qu'en UK, elles auraient joué un rôle préalable au confinement), alors que la Grande-Bretagne ayant brusquement changé d'avis pour un confinement, celui-ci aurait apporté plus de contraste avec les mesures mises en place précédemment et donc eu un rôle plus important. Dans ce cas, plus que le confinement, ce seraient les mesures dites "barrière" et les distanciations individuelles qui ont joué un rôle important pour aplatir la courbe.
Par-dessus le marché, on commence à mieux cerner la diffusion de ce virus. La diffusion commence par des "clusters" avant de se poursuivre de lieu clos en lieu clos : appartements, métro, hôpitaux, etc. Nous revenons donc à cette idée selon laquelle le confinement favorise la transmission du virus.
C'est pourquoi, dès le début de l'épidémie, on nous alertait sur le fait qu'un confinement global de la population était une solution dépassée, pratiquée au moyen-âge mais pas adaptée aux connaissances et moyens technologiques du XXIe siècle. Le plus insistant en ce sens était, encore lui, Didier Raoult. Cependant, constatant que les moyens manquaient pour tester, protéger les personnes vulnérables, et traiter les malades (destruction de l'hôpital public de longue date, incapacité à adopter un traitement dans les délais exigés par la situation), je me suis rangé à cette idée de confinement, parce que, contrairement à la grippe, aucune barrière immunitaire ne pouvait arrêter ce nouveau virus risquant donc de toucher beaucoup plus de personnes. Malheureusement, rien ne semble indiquer à ce stade que le confinement a été efficace :
pas la mortalité par million d'habitants, qui ne semble rien montrer en faveur des pays européens confinés par rapport aux pays européens non confinés
pas la durée de l'épidémie : je ne vois pas non plus de différence, alors qu'on aurait pu s'attendre à ce qu'un confinement allonge, d'autant plus sensiblement qu'il aurait réduit le pic, cette durée (conséquence logique d'un aplatissement attendu de la courbe)
En revanche, des arguments viennent appuyer l'hypothèse d'une non-efficacité du confinement :
d'abord, il y a confinement et confinement : à la chinoise avec tests, masques, livraison des repas, fermeture des transports publics, etc. ; et à la française sans masques dans le métro, sans tests, etc. Un "confinement" qui empêche les gens d'aller en forêt mais laisse ouvert les lieux de propagation du virus sans protection, vous admettrez qu'on aura du mal à imaginer qu'il puisse être efficace...
ensuite la date de mise en place du confinement. Elle intervient au 17 mars après-midi, et les données indiquent en général 5-14 jours avant apparition des symptômes puis 17-19 jours entre l'apparition des symptômes et le décès. Les premiers effets du confinement français ne peuvent donc pas se montrer avant, au moins, le 11 avril : à cette date, 54% des décès enregistrés par Santé Publique France au 9 mai avaient déjà eu lieu ; et nous attaquions la phase de décroissance de l'épidémie :
Moralité? Je ne croyais pas à la pertinence d'un confinement avant ; j'ai cru, un peu, à son efficacité pendant ; ça me semble une pure fantaisie maintenant. J'espère que tout cela ne sera pas vérifié, et que nous n'aurons pas subi ce confinement pour rien, voire pire. Neil Ferguson estimait que sans confinement, la Grande-Bretagne connaîtrait 250 000 morts de plus. Rien que ça! Quand on voit que c'est à l'heure actuelle pas loin du bilan mondial, on se dit que c'est complètement farfelu, une fois de plus. On fera les comptes à la fin.
L'option coréenne demandait l'usage des technologies pour "tracer" les personnes potentiellement infectées. N'étant pas, loin s'en faut, un fan de Big brother, je comprends bien les craintes que cela soulève en termes de libertés individuelles. Toutefois, ces données sont d'ores et déjà accessibles, ce combat-là est perdu, et Google et Facebook nous suivent déjà à la trace. Ces techniques de géolocalisation ont des utilités concrètes, la vraie question est qui accède à ces données et comment elles sont gérées : la vraie question est démocratique (on y reviendra). Par ailleurs, le confinement a été une perte de liberté individuelle pour la moitié de l'humanité, et ça doit être également interrogé sous cet angle, en plus de celui de son efficacité...
La place de la science
Le conseil scientifique
Le pouvoir a constitué un conseil scientifique, puis deux conseils scientifiques à l'occasion de cette crise, dans un mouvement qui semblait assez logique et évident, « pour éclairer la décision publique dans la gestion de la situation sanitaire liée au coronavirus ». De mauvais esprits sont allés chercher les conflits d'intérêts de certains des membres de ce conseil, je l'ai déjà évoqué, c'est un problème assez grave. De plus, certains se sont interrogés sur les bases légales d'une telle mise en place, ainsi que sur les risques d'un capharnaüm entre Santé publique France, la Haute Autorité de Santé, le Haut Conseil de la Santé Publique, et donc les deux conseils en question. Il est vrai qu'on n'y comprend rien, et certains noms sont d'ailleurs dans les deux conseils, qui travaillent ensemble. Comprends pas. Si quelqu'un peut nous expliquer?...
Deux autres interrogations quant à moi :
s'il est logique, pour le pouvoir, d'aller chercher des expertises sur lesquelles fonder ses décisions, l'organisation du pouvoir en "démocratie représentative" place de fait un tel Conseil scientifique dans une situation fort inconfortable bien connue sous l'appellation "le cul entre deux chaises". Car il est évident que le pouvoir doit se justifier, d'autant plus qu'il est déjà délégitimé, dans l'optique de se faire réélire, et même de ne pas se faire dégager avant la fin, un contexte de crise sanitaire comme celui-ci mal géré étant assez explosif. Le pouvoir ne cherche donc pas tant à éclairer sa décision (il sait déjà où sont les experts pour cela), qu'à se servir de cet outil pour faire passer le message suivant au peuple : "Nous faisons ce que la Science nous dit de faire". Dès lors, le Conseil scientifique est instrumentalisé et de facto politisé. Prenons la question des tests : le Conseil peut conclure qu'en l'état actuel des connaissances, la meilleure chose à faire est un dépistage massif et aléatoire de la population ; si le pouvoir est incapable ou ne veut pas en assurer la logistique, que se passe-t-il ? Le Conseil va se retrouver à valider une option politique basée sur la pénurie, et non pas sur l'état des connaissances, option qui paraîtra pourtant validée par la Science. Et c'est ainsi que nous avons pu voir son pauvre Président M. Delfraissy aller devant les médias répondre au sujet des masques, à tenter de s'en sortir comme il pouvait. Pour le pouvoir, c'est certainement très utile. Pour l'image de la science dans le pays, c'est une catastrophe.
par ailleurs, la composition de ce conseil me laisse perplexe... Il est logique qu'il soit dominé par les spécialités directement impliquées par la question centrale des maladies infectieuses. Il est très bon qu'il comprenne une anthropologue et un sociologue, et spécialisé-e dans les questions de santé. Mais il y a selon moi beaucoup de manques, dont il eut fallu qu'au moins certains soient comblés, surtout si c'était pour faire 2 conseils scientifiques :
les sciences, toutes les sciences, dites humaines avaient de mon point de vue aussi à apporter, en dehors des question de santé,
des personnes impliquées dans la crise, mais apparemment non jugées comme "scientifiques", voire absolument pas des scientifiques : infirmier-e-s, urgentistes, personnels administratifs dans les hôpitaux, etc.,
une représentation de l'histoire des sciences, de l'épistémologie (un peu de recul ne fait jamais de mal)
des citoyen-ne-s lambda comme vous et moi
une représentation également de la médiation scientifique
En bref, si j'admets l'objectif d'éclairer la décision publique, on ne peut pas penser "publique" sans penser "citoyen-ne-s" (du moins en théorie, en "démocratie"). En bref, il y avait un besoin de médiation scientifique, criant, qui s'est révélé par "les millions d'épidémiologistes sur twitter". Car, au lieu de répondre à ce besoin, les "élites" ont préféré railler cette prétention de la populace à se mêler de... ce qui la regarde, à savoir les décisions qui seront prises à propos de sa santé et de ses libertés.
Ce besoin de médiation, les médias évidemment ne l'ont nullement joué. Champions toutes-catégories des pseudo-vérités scientifiques balancées sans aucune mise en perspective, ils n'ont quasiment diffusé que de l'angoisse. Comparer, mettre en perspective, tester, comprendre, ne pas comprendre aussi et se poser des questions : ça peut permettre de remettre les choses à leur place. Cet effort a parfois été mené, pour être honnête (j'ai vu passer quelques éditos de Patrick Cohen, que je n'apprécie nullement par ailleurs, tout à fait factuels et ne jouant pas à faire peur).
Nombre de scientifiques étant intervenus dans le débat ne l'ont pas fait non plus, se contentant de sauts de cabris sur l'affaire chloroquine. Mais, parfois, on a eu des tentatives, comme ceux qui ont rendu disponibles des simulateurs SIR pour comprendre l'impact de certaines décisions sur le bilan humain attendu d'une épidémie ; d'autres ont fait un travail similaire sur la difficulté d'avoir de bons tests de dépistage, etc.Tout ceci est resté assez marginal, alors qu'il aurait permis de faire monter le niveau de compréhension de tout le monde.
Alors qu'au contraire, l'image renvoyée par cette épisode est souvent un entre-soi élitiste qui valide les options politiques des personnes qui les ont nommé-e-s. La défiance envers la science et les scientifiques n'en sortira que grandie ; et si le retour de bâton me semble mérité, nous y perdons tous quelque chose à l'arrivée.
Enfin, et cela c'est Didier Raoult qui le souligne de manière un tantinet taquine, si le Conseil scientifique a pour but d'aboutir à un consensus, et politiquement il ne saurait en être autrement, "c'est Pétain". Personnellement, je ne l'aurais pas formulé ainsi, mais c'est évident. Il y avait besoin de science, or la science ce n'est pas le consensus, c'est le contraire, c'est précisément la contradiction. Il ne faut pas qu'un type arrive avec une bonne idée derrière laquelle tout le monde se range, il faut des gens qui disent : "Dis donc, c'est bien gentil, mais si on tient compte de ce facteur, on aurait plutôt ce résultat". Toutefois, nos sociétés sont bien loin de pouvoir supporter une telle dose de doute méthodologique (et sans doute beaucoup de scientifiques les premiers), et c'est impensable en situation de "démocratie électorale".
La controverse Méthodologistes vs. Epistémologistes
Alors justement, le doute méthodologique. Pour faire vite, ayant déjà abordé ce sujet précédemment, en ayant volontairement étiré les positions pour en montrer les antagonismes. Je vais faire le contraire aujourd'hui en montrant que l'opposition n'est pas aussi tranchée qu'il n'y parait. Pour faire simple, Raoult a été traité de gourou, et ceux qui ont partagé ses prises de position des adeptes, faisant de cet ensemble une sorte de secte anti-science, qui voudrait "abandonner les méthodes scientifiques". C'est ce qui nous est reproché quotidiennement, par des gens que j'aime assez à qualifier de prêtres de la religion scientiste. Après quoi, on ne peut plus faire plus tranché!
Or, personne parmi les "Epistémologistes" ne réclame "d'abandonner les méthodes scientifiques", ou "la science", ni même les études randomisées en double aveugle. Nous disons simplement que :
les méthodes même randomisées en double aveugle ne sont pas une garantie de vérité scientifique
que dans une situation de crise qui, selon toute vraisemblance, va durer quelques mois au maximum, il est aberrant de s'en remettre à des méthodes dont les résultats se feront attendre plusieurs mois
Nous demandons donc simplement que, face une crise, dont les modèles nous prédisent un nombre conséquent de morts (le risque est élevé), les médecins puissent traiter en testant si besoin des médicaments dont il est légitime de soupçonner qu'ils puissent présenter un bénéfice. On nous répond qu'il est "déviant" que les médecins, non producteurs de savoir pharmacologique, traitent leurs patients hors protocole. L'argument venant appuyer cette position est qu'une bouée peut s'avérer un parpaing, et qu'il faut donc attendre d'être sûr que la bouée en est bien une avant de la donner. La première partie de l'argumentation est tout à fait juste, et nous l'avons vu avec l'aspirine, dont on nous a très vite informés qu'elle était un "facteur aggravant" et qu'il fallait la laisser au placard. Pourtant, aucune étude randomisée en double aveugle n'a été menée (1 bras Aspirine vs. covid-19 et 1 bras Placebo vs. covid-19) pour démontrer cela selon les critères réclamés par les Méthodologistes! Mais nous avons tous rangé l'aspirine et c'est logique. Face à un virus nouveau, tout médicament peut s'avérer en réalité un parpaing. Avec ce raisonnement : il ne fallait rien donner à aucun patient avant d'avoir les résultats d'une étude randomisée en double aveugle. Cette position est absolument intenable dans un contexte de 250 000 morts dans le monde et de panique générale suscité par cette épidémie, doublée d'effets collatéraux de confinements désastreux.
Parlons justement des études randomisées en double aveugle :
Etude Discovery : nous devions avoir les résultats mi-avril, puis mi-mai, et on apprend désormais qu'en plus de l'incapacité de Gilead à fournir le Remdesivir (un des 4 bras de l'étude), cette étude s'avère un véritable fiasco de coopération européenne et qu'il y a moins d'1/4 des patients prévus qui suivent l'essai, 1 seul patient hors de France.
L'AP-HP a mené une étude sur le Tocilizumab, et voyant des résultats positifs, a communiqué dans la presse en ce sens pour que le médicament soit utilisé. Depuis, le comité de validation semble faire des misères à l'AP-HP, et on est bien loin d'une publication des résultats apparemment
On voit bien que ce protocole n'est pas du tout adapté à la situation. L'argument selon lequel il était si facile de faire mieux que Raoult dans les mêmes délais ne tient plus : ses études comportaient des failles, mais aucune équipe au monde n'a été capable au 7 mai, par une étude conforme aux critères des méthodologistes, de prouver l'efficacité ou l'inefficacité d'un traitement. Ca ne prouve pas que c'était impossible, mais qu'il était raisonnable de penser qu'on n'y arriverait pas. La seule utilité que ce genre d'étude peut avoir, c'est en cas de retour du virus à l'automne, nous aurons alors des études à plus forte valeur probatoire, et tout le monde sera content. Mais il y avait une question à traiter avant, et il fallait le faire autrement. Les études rétrospectives sont bien plus adaptées à une situation de crise aiguë : on traite, et on regarde ce que les différents traitements ont donné comme résultats. Et bien sûr, on reste prudent et au moindre bout de parpaing, on suspend.
C'est ce qu'a fait l'IHU de Marseille. C'est la stratégie également au Sénégal, où les données (non validées) transmises permettent de dire que le traitement HCQ+AZ a permis de faire passer la durée d'hospitalisation de 13 à 9 jours : tout cela reste sujet à caution, mais reportons ces moyennes au nombre d'hospitalisés en France, et le traitement aurait alors permis d'économiser quelques 400 000 jours d'hospitalisation. Nous savons que la "tension" des services hospitaliers est un facteur-clé pour gérer cette crise et éviter une surmortalité importante, c'était là un enjeu de taille, qui valait la peine d'être tenté au vu des recommandations chinoises déjà disponibles début février.
Les études observationnelles arrivent depuis début mai, notamment une chinoise indique une plus faible mortalité dans des cas sévères traités avec HCQ, et aujourd'hui une espagnole qui montre une plus faible mortalité, notamment pour des cas légers traités précocement avec HCQ. Deux études conformes avec les déclarations de Raoult sur une première analyse (non encore publiée à ma connaissance) des plus de 3000 personnes traitées, où il avance un intérêt de HCQ+AZ en début d'infection, puis plus tard contre "l'orage de cytokine". D'autres études montrent parfois moins voire pas d'effet, mais aucune n'a montré d'effet négatif.
La fin de l'affaire chloroquine?
Nous voyons donc arriver la fin de l'affaire chloroquine. Nulle part n'est constaté de mortalité pour problèmes cardiaques, aucun effet délétère sur le virus n'est relevé, les résultats publiés sont relatifs mais probants. Mais, ce qui m'a poussé à qualifier certains "Méthodologistes" de prêtres de la religion scientiste, c'est leur capacité, durant toute cette crise à s'acharner par des articles quotidiens, et parfois plusieurs par jour, contre Didier Raoult, comme si c'était le problème numéro un du moment ; puis, au fur et à mesure que le faisceau d'indices en faveur de son traitement grossissait des faits rapportés, cette négation du réel, des faits et des données, pour continuer à combattre ce traitement promu par un "champion de l'anti-science", un propagateur de "fake news" et de "théories du complot" et j'en passe, est devenue insupportable. Autant de mauvaise foi, de contorsion du réel, ne peut que rappeler les esprits dogmatiques et tartuffes. Si on avait vu arriver les problèmes avec le traitement HCQ+AZ, j'aurais immédiatement pensé qu'il fallait arrêter, sans pour autant renier ma position qui était qu'il fallait tenter. De même pour le Remdesivir : il me semblait opportun de tenter, mais en voyant que le premier patient traité avec était mort, et que le Remdesivir était connu pour sa toxicité, cela a de quoi freiner les ardeurs, freinées de toute façon par l'indisponibilité de ce médicament. C'est un autre principe de base : on a le droit de faire des erreurs en choisissant une option, mais il faut et il suffit en quelque sorte de tenir compte du réel pour pouvoir se corriger.
Quelques mots sur le rapport risque/bénéfice. Là encore, j'en suis bien désolé, mais l'épistémologie, l'histoire des sciences, les sciences humaines, apportent quelque chose, et c'est à mon avis en cela que Raoult est intéressant, plus que par la trouvaille d'un traitement potentiel. Nos sociétés européennes sont vieillissantes, et n'ont plus beaucoup de gains à entrevoir en termes d'espérance de vie. Dans ce contexte, il n'y a plus grand chose à attendre de nouvelles molécules : avant d'en mettre une sur le marché, il est donc indispensable d'être sûr que les risques qu'elle fait encourir sont minimes, parce que les gains eux aussi le sont. Dans des sociétés passées, ou actuelles dans d'autres régions du monde, où l'espérance peut encore progresser dans de grandes proportions, les bénéfices potentiels d'une nouvelle molécule sont bien plus importants, et en contrepartie, un risque d'effets secondaires bien plus grand peut être toléré. Nous avons là, très certainement, l'un des facteurs expliquant la différence de mortalité entre l'Asie et l'Occident. Je dis bien : l'un des facteurs, car c'est multifactoriel.
Or, si en temps normal, nous en sommes là en Occident (et quelque part, on peut s'en féliciter, par les progrès de l'hygiène et de la recherche scientifique), en temps de crise épidémique aiguë, les choses se renversent : tout d'un coup, les bénéfices attendus étant plus grands, et il doit devenir possible de tolérer un risque également un peu plus grand. Ou alors, accepter de sacrifier des vieux... Personnellement, je préfère la première option.
Conclusion : de même qu'en 2005, le débat sur le référendum européen avait révélé une attente de démocratie et une réflexion plus poussée sur les institutions, méprisée par les "élites", cette crise a révélé également une une attente de notre part à toutes et tous de plus de compréhension des enjeux scientifiques et médicaux, également méprisée par les mêmes "élites". A force de manquer les occasions, les larrons finiront par les provoquer eux-mêmes.
Il est évident que chacun analyse ce qui se passe en fonction de sa grille de lecture. La mienne est bien celle que nous ne sommes pas en démocratie, que celle-ci passerait par des institutions toutes autres (voir exemple en image), et qu'en politique comme en sciences, les citoyen-ne-s sont capables, compétent-e-s, qualifié-e-s, pour se poser les questions, et faire appel aux connaissances disponibles pour se forger une opinion.
Symétriquement, les "élites", experts, et ceux qui défendent cette organisation vont sortir de cette crise en disant qu'il y a besoin de plus d'expertise descendante. La différence, entre eux qui réclament d'aller toujours plus loin dans ce qu'ils font, et nous qui réclamons de changer d'organisation des choses, c'est que leur stratégie est à l’œuvre, et nous en voyons les effets, désastreux. Si les conséquences négatives de nos propositions sont invisibles (ce qui rend notre position plus facile), les leurs visibles (ce qui rend leur entêtement toujours plus absurde).
Et en résumé, message au gouvernement : "Merci messieurs, c'était très bien, c'était TRÈS BIEN!"
George Catlin, Buffalo Hunt Under the Wolf-Skin Mask (1846-1848)
Je viens de terminer la lecture du livre de Baptiste Morizot : Les diplomates, Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant. Je ne peux que le conseiller à la lecture. Je ne sais pas bien pourquoi j'ai attendu trois ans pour le lire ; peu importe, et j'ai lu Sur la piste animale entre-temps.
Ce livre est passionnant par le recul qu'il prend sur un sujet qui justement exalte les passions entre un camp pro- et un autre anti-. Que ce recul raisonnable pour ne pas dire philosophique, débouche sur une solution aussi inattendue que convaincante, voilà qui rend ce livre encore plus important. Encore une fois, c'est en posant les questions, même et surtout celles qui paraissent les plus inutiles, celles déjà tranchées dans le sens commun, qu'un changement de regard parvient à s'opérer, et on le sait que le point de vue fait l'objet.
Je tire beaucoup de choses de cette lecture. Prenons les choses livre refermé, dans l'ordre de la mémoire, et voyons si cela mène quelque part.
Le loup n'existe pas. Il n'y a pas un loup, il y en a plusieurs. Il y a des loups fantasmés, qu'on pourrait placer quelque part dans une opposition binaire entre le monstre mangeur d'Homme et le grandiose symbole de la vie sauvage. D'accord. Mais ces loups fictifs, sont certes le produits de nos relations avec le monde vivant ; mais ces relations font les loups réels aussi. Aucun loup n'a lu Le petit chaperon rouge et n'est influencé par cette image comme un enfant d'Homo sapiens aujourd'hui rêverait de devenir Kylian Mbappé. Mais notre relation au monde vivant produit des animaux, une certaine forme d'animaux. Morizot raconte que le loup n'est pas mangeur d'Homme en Amérique ; mais que de nombreux cas d'attaques sont établis en Europe. La même espèce Canis lupus se comporte donc de façon différente selon les continents. Morizot de détailler comment par exemple au XVIIe siècle, les cadavres laissés sur les champs de bataille ont pu offrir une nourriture aux charognards, et instaurer une nécrophagie comme première étape à une future anthropophagie : les loups se sont habitués à la chair humaine, dans un comportement qui leur est inconnu par ailleurs. Il raconte comment la "Bête" a par trois fois été inventée (notamment dans l'épisode du Gévaudan). Conclusion : pour répondre à notre problème aujourd'hui, il faudrait comprendre dans quelles situations les loups se retrouvent à attaquer les troupeaux domestiques, et, puisque ce n'est pas le cas partout, dans quelles situations cela n'est pas le cas.
Faire de la diplomatie. Encore faut-il prendre la mesure de ce qu'il entend par diplomatie, dans un cheminement qui veut faire passer d'un modèle de la souveraineté humaine sur les autres espèces à la recherche de mutualismes écologiques, non pas angéliques, toujours faits de conflits, mais où il s'agit pour l'humain de piloter la biodiversité pour "trouver l'abeille". Cette expression, il la tire d'un exemple Kenyan où les paysans étaient confrontés au problème des éléphants qui occasionnaient des dégâts dans les cultures. La solution trouvée a consisté en la mise en place de barrière d'abeilles mellifères locales, dont les éléphants ont peur. Quand on compare cette attitude à celle consistant à nourrir les sangliers (mais ailleurs) pour éviter qu'ils n'aillent saccager les cultures, avec pour résultat la prolifération des-dits sangliers et par conséquent des dégâts, on mesure le chemin à parcourir.
Quelques points fondamentaux du livre
le pistage comme processus d'hominisation. En devenant chasseur, il a fallu affronter la concurrence de prédateurs beaucoup plus forts, et se spécialiser dans la poursuite au long cours d'ongulés dont les capacités à supporter l'hyperthermie à longue échéance sont plus limitées. Pour cela, il a fallu être capable de courir longtemps et surtout dans la bonne direction donc de pouvoir déchiffrer sur le terrain les indices de présence, là où les autres prédateurs ont l'odorat ou la vue depuis le ciel. Il a donc fallu se mettre à élaborer des hypothèses, et tenir un raisonnement spéculatif... autrement dit une méthode d'enquête pour ne pas dire scientifique... Plus tard, avec l'élevage, ces capacités ont pu être allouées à d'autres choses que le pistage : art, mathématiques, philosophie, etc. "La dopamine serait l'hormone, non du plaisir, mais de la quête." (p. 224)
un renversement, non pas du darwinisme, mais des lieux communs sur Darwin et la théorie de l'évolution, souvent réduite à la survie des plus forts. Morizot revient à ce que Darwin disait lui-même pour placer les choses en termes de dépendances plutôt que de performance. "On dit qu'une plante au bord d'un désert lutte pour vivre contre la sécheresse, alors qu'il faudrait dire en des termes plus propres qu'elle dépend de l'humidité" (p. 260). C'est plutôt de la qualité des relations à la multiplicité de partenaires vivants ou non que l'aptitude à survivre dépend, plutôt que de la performance de l'individu contre d'autres. Cette conception permet aussi de revoir la notion de "nuisibles", car ce qui peut être nuisible à une échelle de temps (un loup qui tue un cerf), peut être parfaitement utile (en empêchant par exemple les cerfs de proliférer, de tuer la forêt et donc les cerfs) à une autre échelle de temps. C'est un éclairage important dans notre relation aux loups. Mais aussi à nous-mêmes, avec le rappel par Morizot des travaux des épidémiologistes (c'est de saison) Wilkinson et Pickett (voir ici), lesquels montrent que la pauvreté des autres amoindrit la qualité de vie des riches : autrement dit, dans une relation de domination, le dominé souffre d'accord, mais le dominant aussi. Le travail diplomatique étant de faire comprendre ça aux dominants (et aux dominés) ?
les loups ont une forte capacité d'apprentissage, puisqu'il y a des cultures de chasse différentes selon les meutes, et aussi que les meutes sont prises dans des rapports pour ainsi dire géopolitiques entre elles, à l'interstice desquels nous pouvons nous glisser pour faire comprendre aux loups quelles sont les limites à ne pas dépasser.
De tout cela, on peut tirer qu'il est possible de négocier avec les loups (cf. également les travaux de J.-M. Landry à ce sujet). Possible parce que nous savons le faire, nous avons les capacités d'empathie pour nous mettre à la place des loups, quand bien même cela nous demanderait un réapprentissage de savoir observer et de déplacer son regard. Possible parce que les loups sont capables d'apprendre.
C'est possible, et c'est souhaitable. Pour qui? pour tout le monde. D'abord et en premier lieu pour ceux qui souffrent de ce retour des loups : ceux qui vivent du pastoralisme. C'est un véritable point noir chez les défenseurs du loup de ne pas prendre suffisamment en compte que le loup occasionne des dégâts et que ceux qui en supportent tout le poids, ce ne sont pas les défenseurs du loup. Il est problématique que ce soient ceux qui y sont le plus opposés qui doivent fournir tous les efforts pour que la cohabitation fonctionne. C'est problématique mais c'est aussi la meilleure solution. Le jour où le monde pastoral défend la présence du grand prédateur, ce sujet-là sera épuisé. Il ne reste qu'à créer les conditions de possibilité, c'est-à-dire faire en sorte que les politiques de conservation de la biodiversité profitent effectivement en premier lieu aux populations locales, et c'est loin d'être le cas actuellement.
P.-S. : La couverture du livre, reproduction du tableau de Catlin ci-dessus, vaut le détour. Que font ces bougres d'ahuris déguisés en loup pour tenter de s'approcher de bisons? L'attaque du loup étant déclenchée par le stimulus de fuite de l'ongulé, il s'avère pour les bisons que la meilleure stratégie face au loup est de rester stoïque ; alors que les bisons savent que face aux bipèdes, il vaut mieux prendre la poudre d'escampette. Ainsi déguisé, le chasseur peut donc approcher plus facilement les bisons et atteindre plus facilement sa cible avec son arc. Compétence de diplomate naturaliste : ils ont trouvé l'abeille.